Genre : Drame
Durée : 92’
Acteurs : Leonie Benesch, Sonja Riesen, Selma Adin...
Synopsis :
Floria est une infirmière dévouée qui fait face au rythme implacable d’un service hospitalier en sous-effectif. En dépit du manque de moyens, elle tente d’apporter humanité et chaleur à chacun de ses patients. Mais au fil des heures, les demandes se font de plus en plus pressantes, et malgré son professionnalisme, la situation commence dangereusement à lui échapper...
La critique de Julien
"En Première Ligne" est un rare exemple de cinéma vérité tirant la sonnette d’alarme. Inspiré du récit autobiographique "Unser Beruf ist nicht das Problem, es sind die Umstände" (2020) [1] de la jeune infirmière allemande Madeline Calvelage, le nouveau film de Petra Volpe ("Les Conquérantes", 2017) plonge au cœur de la condition infirmière. Face à une pénurie grandissante qui menace directement la qualité des soins, que ce soit en Suisse comme ailleurs, la cinéaste suisse-italienne signe un récit sous tension et profondément empathique. Candidat officiel de la Suisse aux Oscars 2026, "Heldin" (ou "Héroïne") rend ainsi hommage à une profession essentielle, trop souvent minimisée, dont on connaît la précarité sans toujours la comprendre. L’espace d’une nuit de travail à l’hôpital en sous-effectif, nous suivons alors une soignante dévouée, dont la passion et le professionnalisme se heurteront à une cadence infernale, jusqu’à transformer son service en une véritable course contre la montre...
Une infirmière de nuit et un système de soin au bord de la rupture
Cette dimension collective et universelle trouve alors son incarnation dans le parcours de Floria, infirmière de nuit à Bâle-Campagne, incarnée par l’intense Leonie Benesch, qui avait déjà excellé dans le drame en milieu scolaire "La Salle des Profs" (Ilker Çatak, 2024). Son personnage commencera alors, en fin de journée, sa garde de nuit, qui plus est armée d’une nouvelle paire de baskets, comme pour affronter les mille pas qui l’attendent. Or, une collègue manque à l’appel. Appréciée des patients, et maîtrisant son métier sur le bout des doigts, Floria devra dès lors gérer tout l’étage avec une seule autre collègue et une étudiante, entre sa ronde de nuit, les cas d’urgence, les appels incessants, et autres va-et-vient au bloc opératoire. Malgré toute cette agitation et la dure réalité des choses, souvent imprévisibles, l’infirmière devra pourtant être à l’écoute et faire preuve de lucidité et de compassion envers des malades aux situations très diverses : une jeune mère gravement malade, un homme âgé qui attend désespérément son diagnostic depuis des heures, ou encore une dame âgée désorientée. Sans oublier un patient privé, particulièrement exigeant...
Quand l’écran reflète l’urgence du métier
Immersif et haletant, "Heldin" est un film qui se vit en temps réel, dans l’urgence. Mais il s’agit d’une urgence qui dépasse celle de l’écran, puisqu’elle renvoie aussi à celle du métier d’infirmière, aujourd’hui fragilisé par des conditions de travail de plus en plus rudes, coincées entre vocation de soin et contraintes d’un système hospitalier sous pression. Le film de Petra Volpe aborde dès lors un sujet d’actualité qui fâche, et qui (en) fatigue. Pourtant, ces femmes se doivent de rester fortes et toujours méticuleuses dans leurs moindres faits et gestes. Ainsi, une erreur est si vite arrivée qu’elle pourrait coûter la vie à un patient, tandis que la mort, imprévisible, peut surgir sans prévenir aux étages d’un hôpital, malgré l’anticipation des cas graves. Elles doivent ainsi rester à l’écoute des patients tout en absorbant un flot d’informations qui affluent sans répit. Bref, c’est un acte de dévouement et de don de soi qui dépasse l’entendement. Ce sont de véritables héroïnes !
Leonie Benesch, intensité contenue et caméra en fusion
Face à cette charge trop lourde, Leonie Benesch impressionne une nouvelle fois : son jeu intériorisé rend palpable une tension croissante, visible dans son regard et sur son visage, à mesure que la demande devient inhumaine. Son personnage absorbe dès lors les émotions des malades tout en luttant contre les siennes, jusqu’à de rares instants de lâcher-prise. Pour coller à la peau de son personnage et de la profession, Benesch a d’ailleurs suivi un stage à l’hôpital cantonal de Liestal, au service de chirurgie abdominale. Or, on ne peut que saluer sa précision, malgré les mains de plus en plus tremblantes de son personnage. Récompensée aux German Film Awards pour son rôle de professeure confrontée à la suspicion et à la rumeur dans le film d’Ilker Çatak, l’actrice allemande confirme dès lors la puissance silencieuse de son jeu, totalement captivant. Une intensité dont Petra Volpe tire toute la force de son récit : sa mise en scène organique, qui ne quitte presque jamais le visage de son actrice principale, trouve dans le regard et la retenue de Benesch un miroir parfait. Aidée par le montage subtil et nerveux de Hansjörg Weißbrich, elle reflète avec beaucoup de réalisme l’expérience quotidienne que vit le personnel infirmier, mais sans en oublier la dimension humaine. Car en dépit de la froideur des longs couloirs d’un hôpital, des chambres mortuaires, des sous-sols ou plus encore d’un diagnostic qui tombe, "Heldin" est un film duquel émerge une magnifique empathie et de précieux instants de lumière.
L’humanité au cœur de la douleur
Malgré la pression et la surcharge de son travail, ou la confrontation directe avec des patients qu’elle sait condamnés, Floria tend sans cesse ici une main à celles et ceux qu’elle soigne, qui finissent par le lui rendre, d’une manière ou d’une autre, à côté de quelques frictions (et d’une montre à 40000 dollars jetée par la fenêtre !). Et quand bien même la mort rôde, frappe, et engendre de la culpabilité, Petra Volpe fait ici le choix de faire briller la vie, même si ce n’est parfois que le temps de courts moments : une douce parole réconfortante, un regard échangé, un sourire partagé, une main posée sur une autre, ou une tête posée sur une épaule. Rien n’est laissé ici au hasard, mais épouse une démarche profondément humaine et désarmante. Empreint d’un respect incommensurable pour l’être humain derrière le mot patient ou infirmière, le film rappelle qu’un soin n’est pas qu’un acte technique visant un rendement, mais bien un accompagnement dans le combat. À ce titre, "Heldin" pourrait réconcilier même ceux qui redoutent l’hôpital, tant il dégage une chaleur lumineuse et fait briller l’humanité au cœur de la douleur.
