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CINECURE
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Cinécure est un site appartenant à Charles Declercq et est consacré à ses critiques cinéma, interviews sur la radio RCF Bruxelles (celle-ci n’est aucunement responsable du site ou de ses contenus et aucun lien contractuel ne les relie). Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques et en devient le principal rédacteur depuis 2022.

Julia Ducournau
Alpha
Sortie du film le 03 septembre 2025
Article mis en ligne le 4 septembre 2025

par Julien Brnl

Genre : Drame

Durée : 128’

Acteurs : Mélissa Boros, Tahar Rahim, Golshifteh Farahani, Emma Mackey, Finnegan Oldfield, Jean-Charles Clichet...

Synopsis :
Alpha, 13 ans, est une adolescente agitée qui vit seule avec sa mère. Leur monde s’écroule le jour où elle rentre de l’école avec un tatouage sur le bras.

La critique de Julien

Présenté en Sélection officielle en compétition lors de la 78e édition du Festival de Cannes, "Alpha" marque la troisième réalisation de Julia Ducournau. La cinéaste y avait justement remporté la Palme d’Or pour son précédent métrage, "Titane" (2021), devenant la deuxième femme de l’histoire à obtenir ce prix après Jane Campion en 1993 pour "La Leçon de Piano" [1]. "Merci de laisser rentrer les monstres", avait-elle lancé en recevant son précieux trophée, ouvrant une brèche dans un cinéma de genre encore trop souvent relégué aux marges, tout en lui offrant une visibilité inédite, que ce soit en France ou à l’étranger. Trois ans plus tard, son nouveau film arrive donc chargé de cette promesse : confirmer qu’elle n’est pas seulement l’exception qui a gagné, mais une voix durable, qui compte dans le paysage cinématographique...

Le poids d’une promesse

Révélée au monde avec le clivant - et cannibale - "Grave" (2017), la cinéaste s’avance ici avec un projet entouré de mystère. Avant sa présentation à Cannes, on savait seulement que Tahar Rahim - amateur de transformation - avait perdu vingt-deux kilos pour le rôle, étant donné son apparence très amaigrie lors de la promotion de "Monsieur Aznavour" (Mehdi Idir et Grand Corps Malade, 2024), concordant avec le tournage de "Alpha", ayant d’ailleurs alimenté les spéculations. Annoncé par ses vendeurs comme "l’œuvre la plus personnelle et la plus profonde" de Ducournau, "Alpha" a dès lors été protégé jusque dans ses moindres détails avant sa présentation sur la Croisette, de laquelle il est manifestement reparti bredouille, et avec pas très bonne presse... L’intrigue suit une adolescente de 13 ans, Alpha (Mélissa Boros), qui vit avec sa mère célibataire, médecin (Golshifteh Farahani). Une mystérieuse épidémie transmissible par le sang transforme alors progressivement les contaminés en statues de marbre. Un jour, Alpha reviendra d’une fête avec un tatouage sur le bras, réalisé dans des conditions douteuses, et dont elle ne se souvient plus vraiment. Sa mère craindra alors qu’elle ait contracté la maladie, d’autant que la plaie saigne de plus en plus souvent, y compris à l’école. C’est dans ce climat d’angoisse que réapparaîtra Amin (Tahar Rahim), l’oncle d’Alpha, séropositif et toxicomane, lequel viendra s’installer dans leur appartement...

Héritage de sang et de peur

Poursuivant son exploration de la mutation corporelle féminine via le body-horror, Julia Ducournau se concentre en parallèle sur la relation mère-fille, à la fois fondatrice et traumatique, là où ses précédents films privilégiaient la figure paternelle. Or, si Alpha (Mélissa Boros) est bien au centre de l’histoire, exposée aux spéculations et contrainte de partager sa chambre avec un oncle mourant, c’est pourtant bien sa mère (Golshifteh Farahani) qui incarne le véritable nœud dramatique : médecin et sœur d’un homme séropositif condamné, elle porte en elle le poids de la peur et de la maladie. Pour nourrir cette trame intime, la réalisatrice a alors inscrit son récit dans le contexte des débuts de l’épidémie de SIDA - sans jamais la nommer. À travers la métaphore des corps qui se figent en pierre ou en cuivre, "Alpha" évoque ainsi une époque marquée par la stigmatisation et le rejet social, la peur collective - dont Alpha elle-même devient victime. Mais il est aussi question du traumatisme générationnel hérité, que ce soit à la suite d’un deuil impossible ou par le biais d’un amour maternel surprotecteur et oppressant. Autrement dit, cela fait beaucoup pour un seul métrage, saturé en images...

Quand le corps (et l’esthétique) se pétrifie, et la mémoire se dissout...

Ducournau brouille ici volontairement la frontière entre mémoire traumatique, projection intime et réalité tangible, appuyée par une utilisation singulière de la photographie. En effet, passé et présent s’y superposent. Ainsi, l’impact de la maladie est visible aussi bien au sein du cocon familial fragilisé que dans la société. Des couleurs chaudes, principalement rouge brique, et qu’on dirait tout droit sorties d’un Kodak, évoquent alors le passé, tandis que le présent se déploie dans une image désaturée à l’extrême, aux ambiances métalliques et industrielles, renforçant la solitude des personnages. Par son atmosphère lugubre et sa sombre densité, "Alpha" n’est dès lors pas un film des plus lumineux, tandis que le montage de Jean-Christophe Bouzy peine à insuffler une véritable tension au métrage, alors que les corps s’y crispent douloureusement, et y souffrent. À cet égard, celui de Tahar Rahim fait peine à voir, qui plus est dans un rôle finalement secondaire. La transformation en valait-elle donc vraiment la peine, et sert-elle véritablement le mal qui ronge les humains ? Nous n’en sommes pas convaincus, d’autant plus qu’il se dégage un certain côté fantastique face à ces corps qui se pétrifient. Car leur souffrance se transmue ici en une forme de beauté plastique : les silhouettes figées dans le marbre, d’où s’échappent des effluves de sable rouge lors d’une blessure, ouvrent une dimension presque mythologique. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le personnage de la grand-mère (Zohra Benbetka), d’origine kabyle, évoque le Vent Rouge, soit un mythe ancestral ancré dans l’imaginaire familial et les superstitions, ou encore une présence inexorable et énigmatique, emportant - à un moment cathartique - dans une vague de poussière ocre, ce qu’il reste de chair et de mémoire. Cette force agit dès lors comme destructrice et libératrice. Si elle transforme les corps, elle emporte aussi avec elle la douleur accumulée et les traumatismes, transfigurant la mort en intéressante métaphore symbolique.

Déséquilibre et sacrifices sur l’autel de l’ambitiong

Dommage cependant que Julia Ducournau appuie ici maladroitement ses idées, sans aller au bout de celles-ci, préférant marteler longuement ses obsessions plutôt que de les nuancer. On ressort également quelque peu frustré par cette fatigante démonstration étant donné les rôles quasi inexistants d’Emma Mackey, censée contribuer à renforcer la tension institutionnelle dans les hôpitaux débordés, et de Finnegan Oldfield, en professeur d’anglais homosexuel, lui-même la cible des regards. Quant à Mélissa Boros, elle ne parvient pas à suffisamment exister face à l’univers qui l’entoure, et ses partenaires. D’ailleurs, la déception la plus marquante vient sans doute du jeu de Golshifteh Farahani, aussi souligné que la mise en scène de sa directrice d’acteurs : sa performance oscille alors entre emphase, extravagance et rigidité, empêchant ainsi l’émotion d’affleurer.

Dans l’absolu, "Alpha" se veut dès lors un film ambitieux, parsemé de très beaux moments de cinéma, et filmé par une réalisatrice dont chaque film ne laisse pas indifférent, et qui tente déjà de se réinventer, à l’image de ses personnages principaux, en quête d’une forme de guérison - intime, familiale et collective - face à la maladie et au poids du traumatisme. Mais son cinéma ne parvient pas encore à trouver un juste équilibre, hésitant sans cesse entre la puissance et la lourdeur de son illustration, entre la force de ses images et la faiblesse écrasée de leur incarnation. Bref, une œuvre qui nous laisse de marbre.



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