Genre : Thriller, action
Durée : 106’
Acteurs : Austin Butler, Regina King, Zoë Kravitz, Matt Smith, Liev Schreiber, Vincent D’Onofrio, Griffin Dunne...
Synopsis :
Hank Thompson a été un joueur de baseball prodige au lycée, mais désormais il ne peut plus jouer. À part ça, tout va bien. Il sort avec une fille géniale, il est barman la nuit dans un bar miteux à New York, et son équipe préférée, donnée perdante, est en train de réaliser une improbable remontée vers le titre. Quand Russ, son voisin punk lui demande de s’occuper de son chat pendant quelques jours, Hank ignore qu’il va se retrouver pris au milieu d’une bande hétéroclite de gangsters redoutables. Les voilà tous après Hank, et lui ne sait même pas pourquoi. En tentant d’échapper à leurs griffes, Hank doit mobiliser toute son énergie et rester en vie assez longtemps pour comprendre.
La critique de Julien
Darren Aronofsky est toujours là où on ne l’attend pas. Dans "The Whale" (2023), où il mêlait intimité familiale, questionnement religieux et quête de rédemption (des thèmes qui lui sont chers), le cinéaste offrait à Brendan Fraser - l’acteur oublié de la trilogie "La Momie" - un rôle [1] qui lui avait permis de retrouver sa popularité, et de remporter l’Oscar du meilleur acteur. C’est qu’on doit au monsieur une éclectique filmographie, allant du radical et controversé "Mother !" (2017) à l’épopée biblique spectaculaire "Noé" (2014), en passant par le viscéral "Black Swan" (2010) ou l’hallucinatoire "Requiem for a Dream" (2000), pour ne citer qu’eux. Le voici cette fois-ci de retour avec le divertissement énervé "Pris au Piège (Caught Stealing)", dans lequel il dirige - avec amusement partagé - la figure montante Austin Butler. Il y interprète Henry "Hank" Thompson, ancien espoir du baseball devenu barman alcoolique, hanté par la culpabilité d’un accident tragique. Il se retrouvera alors happé malgré lui dans un engrenage criminel mêlant mafias russes et hassidiques, dans le Lower East Side new-yorkais de 1998. Entre trahisons et violences, Hank tentera dès lors de protéger ce qu’il lui reste, tout en affrontant ses démons intérieurs, dans une fuite vers une nouvelle vie.
"Si tu ne sais pas mordre, ne montre pas les dents"
Beaucoup plus accessible que ses dernières œuvres, "Pris au Piège" n’en demeure pas moins un film de son auteur, bien qu’adapté du livre "Caught Stealing" (2004) de Charlie Huston, lequel a justement écrit le scénario de cette adaptation. En effet, on reconnaît d’emblée la manière avec laquelle Darren Aronofsky met en scène un personnage hanté par ses démons, mais qui, au sein d’un parcours à la fois sanglant et rédempteur, sera amené à se réinventer. Aussi, l’intrigue du film se déroule à New York, et plus précisément dans le quartier du Lower East Side, qu’Aronofsky connaît bien, puisqu’il a grandi dans le quartier de Manhattan Beach, à quelques kilomètres de là. Fils de professeurs d’origine juive polonaise, le scénario met également en scène des antagonistes juifs joués par Liev Schreiber et Vincent D’Onofrio. Autrement dit, le cinéaste joue en terrain connu, même si le ton de son film marque une curieuse rupture avec ses précédents films. Mais autant dire que celle-ci fait du bien ! En effet, Aronofsky prend ici un malin plaisir à faire d’Austin Butler le bouc émissaire de cette histoire de règlement de comptes, laquelle ne l’impliquait pourtant pas au départ. Hank Thompson deviendra la cible de mafias russes et hassidiques, à la recherche de son voisin punk et trafiquant, Russ (Matt Smith et son accent - très - prononcé), lequel lui a laissé son chat Bud (et sa litière) pour retourner à Londres voir son père malade. Autrement dit, Hank prendra les coups à sa place, au grand dam de sa petite copine ambulancière, Yvonne (Zoë Kravitz), laquelle s’inquiète pour lui, tout en attendant qu’il se prenne en main et arrête de fuir ses supposés problèmes...
Le film mise alors sur la malchance du caractère joué par Butler, littéralement pris au piège dans un engrenage infernal entre deux bandes rivales, tout en étant déjà privé de sa vie rêvée de joueur de baseball professionnel suite à sa blessure et au sentiment de culpabilité, lequel fait partie intégrante de son identité. Aujourd’hui adulte, Hank, s’il était là au mauvais endroit au mauvais moment, s’est tout de même mêlé de la présence de deux Russes devant la porte de l’appartement de Russ. Or, il aurait dû s’abstenir ! Mais le jeune homme, brisé et alcoolique, est constamment sous tension, impulsif, et souvent incapable de réfléchir posément avant d’agir, s’emportant dès lors vite, ou prenant des décisions aussi brutales que les réponses qu’il en reçoit. Mais autant dire qu’il n’est pas près d’oublier celles-ci ! Austin Butler porte alors sur ses épaules ce personnage sans cesse sur le fil, entre survie et explosion. C’est clairement un bagarreur souvent à poil, mais pas bien méchant, lequel ne trouve de quiétude que lorsqu’il discute des Giants au téléphone avec sa maman (habitante de Patterson, en Californie), ou lorsqu’il passe du temps avec sa compagne, dont il a "le numéro de téléphone". Face à un casting léché, Austin Butler se révèle encore un peu plus devant la caméra du réalisateur, lequel prouve tout le bien que l’on pense de lui depuis son interprétation d’Elvis Presley dans "Elvis" (2022) de Baz Luhrmann, qu’on a pu voir également dans le rôle de Feyd-Rautha Harkonnen dans "Dune : Part Two" (2024) de Denis Villeneuve, bien qu’il ait depuis du mal à (re)trouver le succès, que ce soit en tête d’affiche ("The Bikeriders", Jeff Nichols, 2024) ou en second rôle ("Eddington", Ari Aster, 2025). Qu’à cela ne tienne, il est une fois de plus particulièrement convaincant et habité, empreint de naïveté bouleversante, étant donné qu’on finit par se prendre d’empathie pour Hank, malgré son côté rustre, et ce d’autant plus à la vue de la tournure des événements, aussi cruels qu’ironiques...
"Les soucis sont à l’homme ce que la rouille est au fer..."
Ce qui fait donc la qualité de "Pris au Piège", c’est également l’imprévisibilité de son écriture, malgré quelques grosses ficelles. En effet, la manière dont les crimes sont commis sans impunité, ainsi que l’absence de vraie force de l’ordre, en disent long sur la plausibilité de l’ensemble. Cependant, on parvient aisément à en faire l’impasse face à la générosité de cette course contre la montre, qui est très scorsesienne dans l’âme. D’ailleurs, l’acteur Griffin Dunne est au casting du film, lui qui tenait le rôle principal dans "After Hours" (1985) de Scorsese, lequel racontait les mésaventures d’un jeune informaticien timide durant une nuit, à SoHo. De plus, le rythme effréné avec lequel Aronofsky et le montage de son fidèle collaborateur Andrew Weisblum tirent les ficelles de ce bazar est particulièrement plaisant. Jusqu’à son générique final, le film nous balade ainsi avec noirceur, comédie et nostalgie dans les rues du New York sale et punk de la fin des années 90. Des bas-fonds du Lower East Side, en passant par Flushing Meadows et Coney Island, le tout est emballé dans une photographie stylisée, et signée par un autre partenaire de travail d’Aronofsky, Matthew Libatique. Cette dernière s’ouvre d’ailleurs - de nuit - sur les tours jumelles, avant de plonger dans le bar miteux dans lequel Hank noie son quotidien, et tente de refouler son passé, lequel lui revient pourtant à plusieurs reprises au visage comme un cauchemar éveillé, prenant ici la forme de flashbacks, dont le choc est filmé au ralenti. Force est de constater que le réalisateur a dès lors pensé chaque instant de l’intrigue comme inscrit dans le douloureux processus de rédemption de son personnage principal, allant de pair avec ses enjeux personnels et sa psychologie, au sein d’un contexte définitivement fiévreux. Le souvenir devient dès lors ici une arme narrative et dramatique à part entière, permettant à Hank de s’arracher à son impasse et de survivre ; une idée très "aronofskienne" dans sa manière de mêler douleur intime et catharsis violente. "Pris au Piège (Caught Stealing)" se révèle ainsi être un sympathique moment de cinéma, lequel nous attrape à son tour au piège : surpris en flagrant délit, non pas de vol, mais de plaisir… sans l’impression de s’être fait voler.
