Genre : Drame, thriller
Durée : 99’
Acteurs : Zu Feng, Xilun Sun, Ke-Yu Guo, Lin Muran...
Synopsis :
Un incident au lycée rapproche Wei, fils unique d’une riche famille chinoise, et son camarade de classe Shuo. Ils deviennent de plus en plus proches et les parents de Wei accueillent avec enthousiasme le nouvel ami de leur fils. Au fur et à mesure que Shuo s’intègre à la famille, il découvre que derrière leur vie confortable se cachent beaucoup de secrets et d’émotions refoulées. Un événement tragique fait resurgir de vieilles blessures et de vieilles peurs.
La critique de Julien
Quel mystérieux et hypnotisant premier film écrit et réalisé par Lin Jianjie. Et pour cause : formé notamment à la biologie durant son cursus universitaire, le cinéaste a toujours été captivé par la manière dont le monde microscopique peut servir de miroir au monde macroscopique. Dans "Brief History of a Family", il explore alors une famille chinoise en mutation sur différents plans, faisant partie intégrante d’un organisme plus vaste : une société elle aussi en transformation, et qui influence inévitablement la psyché et les émotions de ses membres. L’arrivée d’un invité énigmatique dans cette famille viendra dès lors troubler sa fragile homéostasie. Thriller psychologique d’une impressionnante maîtrise, voilà un film de genre qui s’est naturellement imposé à son jeune réalisateur, lequel y capte la tension sous-jacente des relations humaines, explore leurs ambiguïtés, invitant le spectateur à aller au-delà de ce qu’il suggère, dans un récit où les frontières entre l’espace physique et les émotions se brouillent...
Passer la cellule familiale chinoise au microscope
Lin nous plonge dans le quotidien d’une famille chinoise aisée : Wei, fils unique extraverti, et ses parents – un père biologiste cellulaire et une mère ancienne hôtesse de l’air. À la suite d’un incident au lycée, Wei nouera un lien inattendu avec Shuo, un camarade de classe très discret et observateur, qu’il présentera à ses parents. Fascinés par son aura mystérieuse et son charme énigmatique, ils verront aussitôt en lui un modèle à suivre pour leur propre fils, davantage attiré par l’escrime et les jeux vidéo que par l’école. Mais à mesure que Shuo s’intègrera progressivement dans leur foyer, l’équilibre initialement confortable de la famille se fissurera, laissant entrevoir des blessures enfouies, des regrets et des peurs très actuelles, derrière les apparences. "Brief History of a Family" se révèle alors sous le prisme d’un montage aux petits oignons, au travers duquel le chef monteur Per K. Kirkegaard et Jianjie Lin observent ladite famille avec des lunettes et des zooms microscopiques, renforçant l’idée que la famille est une cellule vivante et sociale, ici en pleine métamorphose. Ainsi, la photographie adopte parfois une forme circulaire, laquelle appuie le mystère de l’histoire en question(s). De plus, les jeux de regards, à la fois observateurs et intrusifs, laissent volontairement planer le doute sur l’identité et les intentions de Shuo, nous proposant donc de les interpréter librement. À cet égard, l’écriture fait le choix de ne jamais montrer la vraie réalité de Shuo, de telle sorte que nous partagions la seule vision complice de Wei (et de ses parents). Mais y a-t-il dès lors vraiment un danger à la présence de Shuo pour la famille de Wei ? Ce dernier doit-il s’inquiéter de la place grandissante que Shuo y prend ? Tout ce que Shuo raconte sur sa propre famille est-il réel ? Ses étranges comportements et habitudes sont-ils alors le fruit d’une machination, ou juste de l’imagination ? Quoi qu’il en soit, sa présence va catalyser les douleurs et non-dits d’une famille, mais pas n’importe laquelle. En effet, "Brief History of a Family" cultive un échantillon de famille chinoise, longtemps conditionnée par la politique de l’enfant unique, évoluant dès lors dans une boîte de Pétri contrainte par son gouvernement autoritaire et centralisé, jusqu’en 2016, l’intrigue ayant lieu après la fin de ladite politique. Jianjie Lin et son équipe confrontent dès lors leurs protagonistes aux attentes sociales et économiques exercées sur la structure familiale, censée être un havre d’amour, de paix et de soutien, mais bousculée par l’arrivée en question, qui pourrait bien tout remettre en cause. Plus qu’un simple thriller psychologique sur le fil du suspense, "Brief History of a Family" est donc une énigme à décrypter, où chaque plan semble contenir une idée, une vérité insaisissable sur la réalité et nos rapports, sans forcément nous donner de réponse concrète, ce qui pourrait donc en désarçonner certains. Par contre, le film, allant d’une histoire ancrée dans le réel vers un niveau allégorique, embrasse une mise en scène qui répond, elle, admirablement bien à la teneur suspicieuse de ses enjeux...
Autopsie vivante et minutieuse
Œuvre intrigante, "Brief History of a Family" est une réussite formelle qui laisse songeur. Mais elle doit aussi sa force au mariage entre fond et forme. En effet, rarement des premiers films atteignent un tel niveau de précision et d’audace en matière de cinématographie, qui plus est sur un sujet délicat. Ainsi, la composition atmosphérique du Danois Toke Brorson Odin inquiète lorsqu’apparaît Shuo, dominée par des sons électroniques, mécaniques, mais également de verre et de métal broyés, tandis que le sound design de Margot Testemale ("Gagarine", Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, 2021) et de Jacques Pederson ("Vivarium", Lorcan Finnegan, 2020) mêle bruits urbains déformés et ambiances psychologiques retorses, alors qu’on peut également y entendre du... Bach ! Quant à Jianjie Lin, sa fascination pour la biologie est bien visible à l’écran, outre que par la métaphore du microscope. Ainsi, lors d’un climax où la tension est à son comble, le cinéaste filme les axes routiers baignés d’une vive couleur rougeâtre tirant légèrement vers le noir, lesquels renvoient aux veines, aux artères et, plus précisément, au flux sanguin, et à la vitesse avec laquelle les globules rouges les parcourent. Tout cela participe dès lors à un jeu d’échelles (du microscopique au sociétal) avec lequel le réalisateur conçoit - d’une autre manière - la famille. Aussi, la symbolique de l’eau, son utilisation ou sa consommation apportent ici une certaine froideur chirurgicale aux événements du quotidien de la famille recomposée, où finalement le moindre bruit ou geste - de prime abord anodin - se charge d’une inquiétante étrangeté. On ne saurait dès lors que vous conseiller "Brief History of a Family". Le film révèle à la fois l’infiniment petit - et profond - derrière l’infiniment grand (et réciproquement), mais aussi le talent d’un auteur à surveiller de près, dont on aura plaisir à analyser le prochain film.. au scalpel.
