Genre : Drame
Durée : 104’
Acteurs : Eva Victor, Naomi Ackie, Lucas Hedges, John Carroll Lynch, Louis Cancelmi...
Synopsis :
Quelque chose est arrivé à Agnès. Tandis que le monde avance sans elle, son amitié avec Lydie demeure un refuge précieux. Entre rires et silences, leur lien indéfectible lui permet d’entrevoir ce qui vient après.
La critique de Julien
"Sorry, Baby" est le premier film réalisé par l’Américaine, née à Paris, Eva Victor, révélée dans les saisons 5 à 7 de la série Billions (2020-2023) sur Showtime. Produit par Barry Jenkins, et présenté en première mondiale à Sundance, où il a remporté le Prix du scénario Waldo-Salt, ce drame indépendant, également écrit par ses soins, raconte la reconstruction d’une femme (incarnée par Victor elle-même) après une "mauvaise chose", soit une agression sexuelle commise par son directeur de thèse (Louis Cancelmi) alors qu’elle était doctorante en lettres dans un collège d’arts libéraux de la campagne de Nouvelle-Angleterre. À la fois fiction et récit intime, la jeune cinéaste choisit alors la pudeur plutôt que la démonstration. L’acte n’est, par exemple, jamais montré, seulement suggéré hors-champ par un plan large sur une maison, filmée de jour comme de nuit, avant que l’héroïne ne la quitte en claquant la porte, pour retrouver ensuite sa meilleure amie et colocataire, Lydie (Naomi Ackie). Raconté en cinq chapitres, alternant présent et passé, "Sorry, Baby" est un premier coup d’éclat aussi sensible qu’épuré, parsemé de touches d’humour cicatrisant. Sur un sujet aussi lourd que le viol - mot prononcé ici qu’une seule fois, et qui plus est par un médecin sexiste et dépourvu de tact - Victor adopte une démarche à l’opposé : empathique, délicate et profondément humaine, explorant davantage les résonances du traumatisme que l’événement lui-même.
Comprendre le retentissement d’une violence subie
Avec une caméra fixe et dépouillée de tout effet, "Sorry, Baby" raconte la lente guérison et la résilience silencieuse d’une femme, traversant les étapes qui suivent un traumatisme, confrontée à l’impuissance des institutions, à ses dilemmes moraux, à la manière dont le trauma a brouillé ses désirs et ses projections d’avenir, et au poids du passé. Avec son récit doux-amer, Eva Victor ne s’apitoie pourtant jamais sur le sort de son héroïne, l’accompagnant vers un apaisement nécessaire, presque maternel, ne fût-ce que par l’espoir qu’elle transmet au bébé de sa meilleure amie lors d’un dialogue aussi fort que réparateur sur sa vision du monde. La cinéaste lui accorde aussi l’attention et l’amour qui lui sont dus, que ce soit à travers une amitié indéfectible, l’adoption d’un petit chat gris, ou encore sa rencontre cocasse avec son voisin Gavin (Lucas Hedges), symbole de sa reprise de contact avec le monde extérieur. Malgré les blessures qui referment sur soi, Eva Victor choisit de regarder vers l’avenir, vers une ligne d’arrivée aussi lumineuse qu’incertaine, signant un film léger, mêlant subtilité humoristique et gravité émotionnelle. Voilà donc une œuvre prometteuse, nuancée, portée par un regard singulier. Elle manque toutefois encore d’une véritable force de frappe, aussi bien d’un point de vue cinématographique que dans ses propos, comme si la réalisatrice, par choix ou par pudeur, préférait rester dans l’intime plutôt que de s’aventurer sur le terrain plus frontal du combat militant, afin d’empêcher que ce qui est arrivé à son héroïne ne se reproduise.
